La Gruyère (Suisse): Pratiques louches dans la téléphonie fixe 2005-05-12

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GRUYÈRE Pratiques louches dans la téléphonie fixe

La moisson en Gruyère

Un opérateur de téléphonie fixe aux pratiques douteuses recrute depuis le début avril ses représentants en Gruyère. Les gains mirobolants promis seraient en vérité difficilement atteignables. Des enquêtes sont ouvertes dans plusieurs cantons.

Le système de vente pyramidal s’apparente au fameux jeu de l’avion

 

Une salle de conférence de l’Auberge du Cheval Blanc à Bulle. L’opérateur de téléphonie fixe ACN (All Communication Networks) a choisi le charme rustique de ce bistrot du chef-lieu gruérien pour y lancer sa campagne de recrutement en terre fribourgeoise. Le hic: la société basée aux Etats-Unis agirait à la limite de la légalité. En cause, son système de vente «relationnel». Cette pratique, de type «boule de neige», pourrait bien être en infraction avec la loi fédérale sur les loteries et les paris professionnels.
Inscrite auprès de l’Office fédéral de la communication depuis mars 2004, la société ACN vend des abonnements de téléphonie fixe. Avec des tarifs avantageux, notamment grâce à des prix quasiment gratuits entre ses abonnés, l’opérateur espère conquérir une large part du marché suisse depuis la déréglementation de ce secteur en 1998. Jusqu’ici, rien d’anormal. Mais cet objectif commercial s’accompagne d’une stratégie de marketing controversée. En effet, en lieu et place d’une campagne publicitaire, la société mise sur son système de vente dit «relationnel» pour recruter ses clients. En clair: être un abonné ACN c’est bien, mais devenir représentant de la société, c’est encore mieux. Ce processus s’appelle l’effet «boule de neige». Car celui qui accepte de payer 645 fr. 60 pour sa licence de représentant est contraint de recruter plusieurs nouveaux vendeurs afin d’amortir son investissement de départ. Le contrat n’est pas sans risque.
Lors des soirées d’information organisées ces jours au café-restaurant du Cheval Blanc, les représentants d’ACN promettent en contrepartie des gains plutôt alléchants, sous forme de primes et de pourcentage (lire l’encadré). La poule aux œufs d’or? Selon Ralf Beyeler, chef du service télécommunication chez Comparis, le site internet de comparaison des prix, la réalité serait moins reluisante. «Gagner de l’argent en étant représentant ACN est très difficile. Le montant moyen des factures de téléphone en Suisse est de 30 francs. Ce qui représente dans le meilleur des cas un gain de 2 fr. 40 par client et par mois. C’est peu par rapport au temps investi», avertit Ralf Beyeler. «D’autant plus que les Suisses ne changent pas facilement d’opérateur», poursuit-il.

Justice saisie à Fribourg
Ce système de vente pyramidal, du type «jeu de l’avion», a été vivement critiqué par l’Association belge de protection des consom-mateurs Test-Achats, lors du lancement de la campagne ACN en Belgique. Arrivée en Suisse au printemps 2004, la société non cotée en bourse a provoqué une levée de bouclier dans la presse spécialisée alémanique. «Nous avons refusé d’inscrire cet opérateur sur notre site en raison de son opacité», explique de son côté Didier Divorne, le spécialiste des télécommunications du site allo.ch.
D’un point de vue juridique, les techniques de vente frauduleuses concernent la loi fédérale sur la loterie et les paris professionnels. Le dossier est du ressort des polices cantonales. Dans les cantons de Vaud, les Police du commerce ont ouvert des enquêtes en automne 2004. Dans les deux cas, sans résultat.
Après avoir été contactée par La Gruyère, la Police du commerce du canton de Fribourg a décidé de dénoncer ACN à l’Office des juges d’instruction fribourgeois, annonce son chef de service Alain Maeder. Malgré de nombreux appels, le porte-parole d’ACN n’a pas voulu répondre à nos questions. Pendant ce temps, le recrutement de nouveaux représentants se poursuit en Gruyère.

L’amende, voire la prison

Reto Brand, chef de la section loterie et paris professionnels de l’Office fédéral de la justice, détaille la définition et les conséquences juridiques d’un système type «jeu de l’avion».

— A quel moment peut-on conclure à un système «boule de neige»?
Il n’y a pas de critères fixes. Un schéma «boule de neige» est avéré quand le produit vendu par une société n’est que l’alibi. Le véritable motif étant la recherche de nouveaux représentants. Mais d’autres critères peuvent également intervenir. Le système de prime, le nombre d’étages ou le prix des produits proposés. Dans le cas d’ACN, je sais qu’une enquête a été ouverte dans le canton de Zurich. Mais les pistes suivies se sont évaporées. Pour le canton de Vaud, je ne suis pas au courant.

— Si une fraude est avérée un jour, que risquent les représentants?
Quelqu’un qui accepte d’entrer dans un système frauduleux passe directement de l’état de victime à celui d’accusé. Dans ces cas-là, la loi prévoit des amendes pouvant aller jusqu’à 10000 francs ou une peine de prison de six mois au maximum. Mais, en définitive, cette responsabilité dépend du rôle joué dans le système. Il faut savoir également que les primes touchées doivent parfois être remboursées. Et que ce genre de délit figurera dans le casier judiciaire.
 


Apprendre à s’entraider

Avertie par un de ses lecteurs, La Gruyère a participé à une soirée ACN à l’Auberge du Cheval Blanc de Bulle. En présence d’une vingtaine d’auditeurs, le séminaire commence par une courte introduction télévisée. Pur produit de marketing américain, le film recourt habilement aux émotions pour décrire un monde de gagnants. On apprend que la société est en train de conquérir le marché des télécommunications à la vitesse grand V.
De 2 millions de dollars de chiffre d’affaires en 1997, l’entreprise a atteint aujourd’hui les 300 millions. Elle sera bientôt à 1 milliard! Le groupe serait en train de se tailler une large part du gâteau issu de la déréglementation du marché de la téléphonie fixe. Comment? Grâce à son système de vente dit «relationnel». La société serait en effet très généreuse avec ses représentants. Ceux-ci toucheraient un pourcentage sur les factures de téléphone des clients qu’ils auront réussi à démarcher. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg! Car un collaborateur qui parvient à former d’autres représentants touchera des primes et un pourcentage sur les factures des clients de «ses nouveaux représentants». Exemple: former dix représentants pourrait, selon ACN, rapporter jusqu’à 750 francs par mois. Vous en formez cent, vous changez de métier et vivez avec un salaire mensuel de 7500 francs!
Après la première heure de séminaire, les personnes qui n’auraient pas été conquises «sont priées de s’en aller»… Un couple se lève et quitte la salle. La deuxième heure est consacrée à la formation des convertis. En bref, pour être un «bon» représentant, tout le monde est un client potentiel. La famille, les amis, les collègues de travail. Comble de l’ironie, le formateur assure que travailler pour ACN n’est pas seulement une histoire d’argent. C’est aussi apprendre à s’entraider, à fonctionner en équipe. Des valeurs qui se perdent dans notre société d’individualistes…

 


Propos recueillis par
Marc Benninger

12 mai 2005

Une I Editorial I Veveyse/Glâne I Fribourg I Sports

 

Source: http://www.lagruyere.ch/archives/2005/05.05.12/gruyere.htm

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